De vous à moi

Histoire d’expatriation

La première fois que je l’ai rencontrée, c’était lors d’un afterwork. Ici, nous l’appellerons L. Le club des jeunes Français expatriés avait privatisé l’étage du café-restaurant « Au Parc », en plein cœur d’Ho Chi Minh. J’étais installée au Vietnam depuis deux semaines. Cet afterwork tombait donc à point nommé. L’occasion parfaite pour rencontrer du monde dans une ville où j’étais complètement nouvelle.

Ce jour-là, je quitte le bureau un peu plus tôt. Les festivités commencent à partir de 18 h. J’arrive sur les lieux quasiment à l’heure. Je tiens absolument à être parmi les premiers invités. Engager une conversation avec un inconnu me rend nerveuse. Cette fois-ci, je laisserai les autres venir à moi, et non l’inverse. Quand je franchis le seuil, je découvre une ancienne habitation coloniale réhabilitée avec beaucoup de goût. Des murs en brique rouge, une décoration de style industriel, de jolies tables élégamment dressées, des tableaux parfaitement choisis pour relever l’ensemble. Tout ce que j’aime. Ce café-restaurant deviendra d’ailleurs mon QG le temps de déjeuners en solo et mes brunchs dominicaux dans les mois qui suivront. Une serveuse m’indique où se trouve l’espace où se tiendra l’afterwork. Il suffit de prendre l’escalier en bois, à ma droite. Une fois à l’étage, j’entre timidement dans le vestibule. Trois personnes sont déjà présentes et discutent au bar. Je me joins à elles. Il y a l’organisateur de l’évènement, Xavier et L.

L. prend la parole en premier en me demandant d’où je viens, depuis combien de temps je suis au Vietnam, quel est mon métier, … nous y sommes. Vient le moment où je dois raconter un bout de ma vie. J’ai horreur de cette étape. Néanmoins, je joue le jeu. Il faut bien démarrer par quelque chose, n’est-ce pas ? Je réponds tranquillement et lui renvoie les mêmes questions. J’apprends alors qu’elle est à Ho Chi Minh depuis deux semaines également et qu’elle est ingénieure travaux dans une entreprise réputée dans le bâtiment. Son contrat est pour une année renouvelable. Au fil de notre discussion, je nous découvre des points communs : la passion pour les voyages, une première expérience d’expatriation, le sport, la lecture, … Ma première impression est très positive. Le feeling passe très bien.

Les autres invités arrivent au fur et à mesure. Certains m’abordent. D’autres m’ignorent totalement. Je papillonne d’un petit groupe à l’autre et mets les voiles en milieu de soirée. A vrai dire, je fatigue à force de répéter tour à tour les mêmes choses. On se croirait dans un speed dating ! J’enfile mon perfecto. L. m’interpelle et souhaite que l’on garde contact. Je lui laisse mes coordonnées.

Trois jours après, je reçois un SMS. L. me propose d’aller boire un verre dans un bar cubain, en centre-ville. Le programme est alléchant : mojitos, salsa, bacchata, reggaeton, tapas et papotages. Effectivement, la soirée est excellente. L. est une fêtarde raisonnée, drôle et n’a pas peur du ridicule. Elle n’a pas un sens du rythme très affûté mais elle se moque du regard des autres. Elle est là pour profiter de l’ambiance. J’aime cet état d’esprit. Parler d’un coup de cœur amical serait prématuré mais nous n’en sommes pas très loin. Cela dit, une chose me surprend. Les fumeurs dans le bar. Je ne suis plus habituée ! La loi interdisant de fumer dans tous les lieux publics, fermés et couverts n’existe pas encore au Vietnam. Une autre chose me choque en revanche. La façon dont L. s’est adressée au gardien de motos en récupérant son scooter. Elle l’a littéralement pourri. J’ignore la raison qui justifie un tel comportement mais je suis scotchée devant la scène. Quand je lui demande de m’éclairer, elle rétorque simplement « Oh rien ! Encore un idiot ». Je reste interloquée, mais préfère mettre cela sur le compte de l’alcool.

Chaque semaine, nous avons notre petit rituel. Nous nous voyons une à deux fois. Les occasions ne manquent pas. Un restaurant français à tester, une nouvelle adresse vegan qui vient d’ouvrir, une soirée pizza chez l’une ou chez l’autre devant une émission de télé-réalité, une journée de visite dans le Mékong, au sud du pays. Nous irons même jusqu’à organiser deux weekends entre filles. Un à Hanoï, dans le Nord, placé sous le sceau de la culture et de la gastronomie. Un autre à Mui Ne, dans le centre, axé plutôt plage, repos et détente. J’avoue que l’on rigole bien toutes les deux. Une fois, nous nous étions complètement perdues en pleine campagne avec, comme par hasard, nos téléphones respectifs entièrement déchargés. Impossible donc d’avoir recours à nos GPS. Nous errions totalement dépitées, avec l’espoir de tomber sur quelqu’un qui pourrait nous orienter. Nous avons atterri devant une petite échoppe de bric-à-brac et avons sollicité l’aide du gérant. Comble de l’histoire : ce dernier ne parlait pas un mot d’anglais, et notre vocabulaire de vietnamien était quelque peu limité. Impossible de communiquer ! Flairant notre honnêteté, le gérant nous a autorisé à emprunter son téléphone afin que nous puissions lui préciser notre requête grâce à un traducteur en ligne. Et inversement. Incroyable ! Il a ainsi pu nous donner de précieuses indications pour rentrer. Sur la route du retour, nous avons ri jusqu’aux larmes, tellement la situation était improbable. L. est intrépide et j’apprécie cela chez elle. Mais quelque chose me dérange de plus en plus. Dans ses propos, L. ne cesse de critiquer ou rabaisser son entourage. Sans exception. Cela va de ses collègues à ses colocataires en passant par de vagues connaissances. Au départ, nous en parlons cinq minutes. Puis dix. Puis quinze. Puis toute une soirée. Je n’ai jamais été quelqu’un d’influençable mais je me surprends à soutenir ces conversations, voire même à tenir le même discours. Nous ne sommes plus les deux copines cool, sympathiques, avec une soif de découverte et d’aventure. Non. Nous sommes maintenant hautaines. Irrespectueuses. Moqueuses. Les meilleures. C’est nous et les autres. Le profil typique de l’expatrié prétentieux. Je me complais dans cette amitié toxique où tout, dans le quotidien, est source d’agacement. Il pleut trop, il fait trop chaud, la langue est compliquée, les trottoirs ne sont pas droits. C’est tellement plus facile de rejeter la faute sur les autres. Tout et tout le monde y prend pour son grade, jusqu’au jour où un ami proche me rend visite au Vietnam. Après un dîner tous les deux où j’ai été exécrable avec un serveur parce qu’il ne comprenait pas ma commande, il me fait remarquer que j’ai changé, qu’il ne me reconnait pas, que je suis loin de la femme ouverte d’esprit qui cultive la positivité au quotidien. Les mots sont durs. Violents.

Soudain, c’est le déclic. Mais qu’est-ce-qui m’arrive ? Je vois tout en noir. Je suis constamment négative. Un rien me met en colère. Tout m’horripile. Tout le monde m’agace. J’adopte un comportement que j’ai toujours détesté. Comment ai-je pu tomber aussi bas ? Comment ai-je pu me laisser enfermer dans cette relation ? Etait-ce par peur d’être seule ? Sans amis à l’étranger ? Oui. Vais-je continuer ainsi ? Non. Assez. Il est grand temps de se ressaisir. Je dis stop. Je décide de couper les ponts avec L. progressivement. Je mets dorénavant plusieurs jours à répondre à ses sollicitations quand auparavant je le faisais quasiment instantanément. J’invente systématiquement une excuse pour éviter toute rencontre alors que je ne manquais jamais un rendez-vous. Petit à petit, nos échanges se raréfient, jusqu’à devenir inexistants. Je supprime son numéro de mon répertoire et bloque son contact. Notre histoire s’arrête là. Elle aura duré six mois. Hors de question qu’elle gâche la suite de mon expatriation.

Histoire expatriation Nha Trang Vietnam


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(6 commentaires)

  1. Bravo d’avoir réussi à prendre conscience du changement qui s’opérait en toi. Car ce n’est jamais évident de se l’avouer et de prendre alors les mesures qui s’imposent . Hâte de savoir comment L a pris la chose …

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  2. J’ai beaucoup aimé ton histoire. Pour avoir travaillé en maison mère dans un groupe international et voyagé pour le travail, je me suis rendue compte que l’expatriation pouvait déformer les esprits (un statut de privilégié qui donne un sentiment de supériorité), et c’est ce qui fait que certains retours en France et à une vie plus normale est souvent douloureux.
    Pourquoi n’as-tu pas expliqué à ta copine de l’époque les raisons de ta prise de distance ? Pensais-tu que c’était peine perdue, que ça n’en valait pas la peine ?

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    1. Coucou, c’est exactement ça. Alors oui, c’était peine perdue avec L. Et étrangement (ou pas!), une fois que j’ai coupé les ponts, l’expatriation a pris une autre tournure. Opérer cette rupture a été capital !

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